L'ÂGE DES FUNGI
coréalisé avec David Cherniak


Un lecteur de bande AKAI-4000 est posé sur une table en forêt, loin de toute présence humaine. Ses révolutions régulières indiquent qu'il est en marche, mais il est impossible de savoir s'il diffuse ou s'il enregistre. À la fois familière et improbable, la présence de l'objet évoque une inquiétante étrangeté.
Ce projet d'installation multiécran amorcé dans le cadre d'une résidence de recherche-création réalisée à l’automne 2025 au laboratoire vivant KM3 du Centre Bang est un work in progress dont la première itération a été présentée en mars 2026 à Chicoutimi.
S'inspirant de la littérature d'anticipation, les artistes imaginent une période post-capitaliste où l'humanité aurait radicalement transformé sa façon d'habiter le monde, en prenant exemple sur les échanges mycéliens et en s'organisant sur la base de rapports égalitaires ancrés dans la coopération : l'Âge des fungi.
Le titre laisse penser que cette nouvelle organisation est possible (et souhaitable). Alors que la société industrielle était linéaire, hiérarchique et extractiviste, la vie des champignons - que tout oppose à l’Anthropocène - est cyclique; ils fonctionnent en réseau, décomposent et régénèrent.
Dans un désir de rompre avec les procédés de développement industriels et l’homogénéité des images numériques, le lecteur de bande AKAI-4000 est capté sur pellicule 16 mm laquelle est développée à la main à partir d’infusions de plantes trouvées dans la forêt boréale. Les imperfections inhérentes à ce procédé - bavures, contrastes imparfaits, développement partiel - s’opposent à la netteté et à la (sur)saturation privilégiées dans les images numériques. Elles reflètent la richesse hétérogène et imprévisible du vivant.
Le AKAI-400, qui lit des rubans magnétiques aussi parfaitement que le jour de sa fabrication, il y a 55 ans, en dit long sur la façon dont les produits sont conçus aujourd'hui. Il agit à la fois comme une mise en garde et une comme archive d'une époque révolue.
Ironiquement, s’ils sont bien conservés les négatifs pourraient se conserver 1000 ans.
Mais si rien ne change à notre manière d’habiter la planète, il ne restera ni humains ni projecteurs en état de marche pour les diffuser.